Effets de la Lune sur les humeurs

La Lune a-t-elle une influence sur les humeurs et les comportements ?

Selon les croyances populaires, crises d’épilepsie, accès de démence ou comportements irrationnels se déclareraient plus facilement sous l’effet de la lune. Pléthore d’études ont tenté de déterminer si un lien causal existait entre les phases de la lunaison (et plus spécifiquement la pleine lune) et des pics d’activité révélatrice d’un changement de conduite : évolution du nombre d’arrestations, d’homicides, d’admissions dans les hôpitaux, de cas de violence et hausse de l’agressivité envers les soignants, d’hospitalisations psychiatriques, de suicides, d’appels aux centres d’écoute…

Une méta-analyse1 portant sur 37 études2 (publiées et non publiées) a observé le lien entre les phases de la lune, le type de cycle lunaire et divers troubles (hospitalisations psychiatriques, les troubles psychiatriques, les appels de crise, les homicides et autres infractions pénales)3. Quelques corrélations statistiquement significatives sont apparues, mais elles expliquent moins de 1 % des variations constatées. De plus, les rares études du corpus semblant étayer l’effet lunaire étaient en fait entachées de biais méthodologiques (analyses inappropriées, non prise en compte du cycle hebdomadaire par exemple) ou des échantillons trop petits.

Contrairement aux dires du psychiatre Arnold Liber4, défenseur de la théorie de la « marée biologique humaine », rien ne permet d’affirmer que les phases lunaires impactent nos comportements.

La théorie des marées humaines

L'influence gravitationnelle de la lune concerne exclusivement les grandes étendues d'eau libres.
L'influence gravitationnelle de la lune concerne exclusivement les grandes étendues d'eau libres. Icalendrier

La Lune, grâce à sa force gravitationnelle, déplace les grandes masses d’eau océaniques et provoque ainsi le phénomène des marées. Le corps humain étant majoritairement composé d’eau, il serait tentant de penser qu’il subit des effets similaires. Cette théorie de l’« attraction lunaire », formulée par des auteurs antiques comme Pline l’Ancien, a été reprise au XXe siècle par le psychiatre Arnold Lieber ou le psychologue Donald I. Templer5. Mais elle se heurte aux lois de la physique.

En réalité, l’influence gravitationnelle de la Lune n’affecte de manière significative que les vastes étendues d’eau libres, et non les volumes d’eau contenus dans des espaces restreints comme le corps humain. Cette force reste infinitésimale comparée à celle exercée par les objets environnants. Enfin, les marées surviennent souvent deux fois par jour. Leur amplitude procède de l’alignement Soleil-Terre-Lune (marées de vive-eau ou morte-eau) ainsi que de la distance Terre-Lune (périgée et apogée), indépendamment des phases lunaires — celles-ci pouvant se produire à tout moment du cycle synodique. L’idée d’une influence lunaire directe sur nos fluides corporels, et donc sur nos comportements relève d’une analogie trompeuse.

Les professionnels en première ligne (santé, forces de l’ordre) participent de la persistance de ces croyances. En effet, les personnels de santé (infirmiers et psychiatres) sont plus persuadés que le reste de la population de l’existence de l’effet transylvanien (entre 60 et 80 % selon les études, contre 40 % dans la population générale)6. La mémoire opère une sélection biaisée des souvenirs, les jours de pleine lune étant plus marquants. Un changement d’attitude au sein des équipes, le fait de redouter une date ou la mise en place de renforts ponctuels contribuent à alimenter collectivement ces croyances et à modifier involontairement le comportement des individus.

En conclusion : aucun effet lunaire sur les comportements humains7 n’a été constaté. Quel que soit l’âge de la lune, le nombre de crimes8 et d’admissions à l’hôpital reste constant. On n’observe pas d’augmentation des crises d’épilepsie, des consultations pour anxiété ou dépression, ni des admissions en psychiatrie9. Les personnes hospitalisées ne se montrent pas plus agitées selon les phases de la lune10.

Hospitalisation par un tiers

Accueil d'un hôpital (milieu des années 1950).
Accueil d'un hôpital (milieu des années 1950). Örebro County Museum, Sweden - Public Domain

Une étude, réalisée à Toulouse en 1992, relève une hausse du pourcentage d’hospitalisation sur demande d’un tiers (HDT) au cours du cycle lunaire, avec un pic au moment de la pleine lune. Cette augmentation — non constatée dans d’autres études — pourrait s’expliquer par la crainte de l’effet transylvanien de la part des familles à l’initiative de cette démarche11, renforçant ainsi la croyance populaire au travers d’un biais cognitif.

D'un point de vue médical

Expressions associées

Le terme lunatique, dérivé de « lune », est apparu afin de matérialiser l’influence directe (supposée) de l’astre sur le caractère et la santé mentale. Longtemps, les femmes ont été jugées lunatiques, car soumises à des pressions extérieures à l’origine d’une agitation nerveuse incontrôlable. Par extension, ont été considérées lunatiques toutes les personnes présentant un « grain de folie ». On disait d’elles qu’elles « tenaient de la lune », « étaient logées à la lune » ou encore qu’elles avaient « la lune en tête », « un quart de lune » ou « un quartier de lune ». Au XVIIIe siècle, un individu inconstant « avait ou était sujet à des lunes ». Enfin, une personne distraite ou idéaliste est jugée comme « dans la lune », et celle de fort mauvaise humeur « mal lunée »12. La croyance en l’influence de la Lune a été renommée « effet transylvanien ».

Transformation en loup-garou

S’il est une figure mythique rattachée au cycle lunaire, c’est bien celle du loup-garou13. Apparue dès l’Antiquité (VIIe siècle avant J.-C.), cette croyance dans le « versipellis » (celui qui peut changer de peau) s’efface progressivement jusqu’à disparaître aux IV-Ve siècles. Ses mentions connaissent un regain important au XIIe siècle dans la littérature14 anglo-française, française et nordique15 et déterminent encore la perception moderne de cette figure.

L’origine exacte du mythe n’est pas attestée. Certaines pistes (non confirmées) suggèrent un lien symbolique avec la transformation de jeunes hommes en guerriers16. Dans divers mythologies et récits17, le loup-garou est tantôt sacrifié pour les dieux tantôt puni par les dieux (c’est notamment le cas de Lycaon, roi d’Arcadie, mué en loup par Jupiter à qui il avait servi de la chair humaine).

La transformation réversible du phénomène — métamorphose la nuit et retour dans un corps d’homme à l’aube — apparaît dans le Satiricon (Ier siècle apr. J.-C.). Pétrone rapporte le récit de l’esclave Nicéros narrant la mutation, dont il a été témoin, d’un militaire en loup. L’histoire se déroule un soir de pleine lune alors que les deux hommes voyagent. Le militaire s’arrête un instant afin d’uriner contre les tombes d’un cimetière. Il se dévêt ensuite consciencieusement avant de se transformer en loup puis de s’enfuir dans les bois. Au cours de la nuit, l’homme-loup attaque un troupeau de moutons dans une étable. À son réveil, le militaire constate une blessure au cou, vestige de sa nuit mouvementée…

Exécution d'un homme (le 15 octobre 1580) qui, tandis qu'il était en loup, aurait tué 16 enfants.
Exécution d'un homme (le 15 octobre 1580) qui, tandis qu'il était en loup, aurait tué 16 enfants. Coll. Johann Jakob Wick / Bibliothèque centrale de Zurich / Public domain

La lycanthropie (du grec lykos [loup] et anthropos [homme]) désigne aussi un trouble mental : l’individu est convaincu d’être changé en loup. Le médecin grec Marcellus de Side identifie cette maladie mentale dès le IIe siècle et l’associe à une forme clinique de mélancolie. Comme le relève Avicenne (médecin arabe du Xe siècle), les malades atteints de lupinam insaniam (folie du loup) sillonnent de nuit les cimetières et les champs [en hurlant], persuadés d’être un animal18.

Les lycanthropes montreraient des signes physiques précis : pâleur, faiblesse générale, sécheresse (yeux sans larmes, langue sèche, absence de salive, soif intense) et des plaies (aux tibias)19. Le médecin grec Aétios d’Amida circonscrit ce phénomène au mois de février, limitation supprimée ultérieurement20. Les traitements médicaux proposés comprennent des saignées, des bains, des purgations ou encore des sédatifs afin d’éviter l’errance nocturne.

Le développement de la lycanthropie est fortement influencé par l’environnement culturel du patient. De nos jours, elle est associée à une pathologie psychiatrique21 22, et de manière plus anecdotique, à des apnées obstructives du sommeil23.

L’almanach, outil incontournable pour les médecins

Longtemps, astronomie et astrologie ont aiguillé les médecins dans leur pratique. Dans une ordonnance de mars 1465, Louis XI enjoint aux chirurgiens et barbiers (dont les prérogatives se sont étendues à des gestes médicaux) de se doter chaque année, auprès du premier barbier du royaume, de l’almanach de l’année. Ce, « pour le bien de la chose publique et pour pourvoir à la santé du corps humain »24. D’un coût de « deux sous six deniers parisis »25 (monnaie royale de Paris), le calendrier de l’année permettait aux médecins et chirurgiens « de s’assurer que la situation de la lune (était) favorable avant de prescrire un médicament ou de faire une opération »26.

Soigner avec la lune

M. Weisleder soignait ses patients en exposant leur corps à la lumière de la lune.
M. Weisleder soignait ses patients en exposant leur corps à la lumière de la lune. Icalendrier

À défaut de détériorer l’état de santé des gens, la lune pourrait selon certains les soigner. C’est la position que défendait M. Weisleder, un bonnetier devenu médecin à la fin du XVIIIe siècle à Berlin27. Lui et son épouse admettaient chaque jour des malades par dizaines dans leur appartement situé au deuxième étage d’un immeuble sur Jakobstrasse. Quelle que fût la raison pour laquelle les patients se présentaient, le remède était toujours le même : exposer la partie du corps concernée — même les plus intimes — à la lumière lunaire. Monsieur traitait les malades de sexe masculin au niveau de la fenêtre sud, tandis que sa femme accueillait les malades de sexe féminin du côté opposé de l’appartement, au niveau de la fenêtre nord. La procédure, accompagnée d’une incantation par le médecin, devait ensuite être répétée trois jours de suite pendant le premier quartier de lune. Il n’était pas rare que les malades réitèrent l’exposition pendant plusieurs mois.
Le médecin Franz Anton Mesmer (XVIII-XIXe siècle, lui, attachait des aimants sur ses patients. Il entendait ainsi modifier les fluides corporels et créer des « courants artificiels »28.

Références

  1. Une méta-analyse agrège les études scientifiques sur une même problématique. Elle en effectue une analyse statistique pour établir une synthèse quantitative et estimer l’ampleur du phénomène.

  2. Rotton, J., & Kelly, I. W. (1985). Much ado about the full moon: A meta-analysis of lunar-lunacy research. Psychological Bulletin, 97(2), 286–306.

  3. D’autres variables (sexe, caractéristiques géographiques et pratiques de publication) étaient prises en compte.

  4. Lieber, A. L. (1978). The lunar effect: Biological tides and human emotions. Anchor Press/Doubleday ; Lieber, A. L., & Sherin, C. R. (1972). Homicides and the lunar cycle: toward a theory of lunar influence on human emotional disturbance. The American journal of psychiatry, 129(1), 69–74 ; Lieber A. L. (1978). Human aggression and the lunar synodic cycle. The Journal of clinical psychiatry, 39(5), 385–392.

  5. Templer, D. I., & Veleber, D. M. (1980). The moon and madness: a comprehensive perspective. Journal of Clinical Psychology, 36(4), 865–868.

  6. Laurent Puech, « La lune et les maladies mentales : quelle influence ? », Association française pour l’information scientifique, publié le 3 juillet 2004

  7. Rotton, J., & Kelly, I. W. (1985). Much ado about the full moon: A meta-analysis of lunar-lunacy research. Psychological Bulletin, 97(2), 286–306. https://doi.org/10.1037/0033-2909.97.2.286

  8. Notons que si la lune ne change pas le nombre d’infractions répertoriées, une légère variation qualitative sur le type de violence ou d’attitudes violentes enregistrées a été observée.

  9. Laurent Puech, « La lune et les maladies mentales : quelle influence ? », Association française pour l’information scientifique, publié le 3 juillet 2004

  10. Laurent Puech, « La lune et les maladies mentales : quelle influence ? », Association française pour l’information scientifique, publié le 3 juillet 2004

  11. Données hospitalières non publiées, citées par Laurent Puech, « La lune et les maladies mentales : quelle influence ? », Association française pour l’information scientifique, publié le 3 juillet 2004

  12. Paul Sébillot, « Le Folklore de France », Tome 1 : Le ciel et la terre, Paris, E. Guilmoto éd., 1904

  13. La personne concernée a longtemps été désignée par les termes « loup » ou « garou ». Le garou est un « personnage mythique et maléfique, tenant généralement de l'homme et du loup, qui est réputé errant la nuit dans les campagnes » (entrée du CNRTL). Il dériverait, par l’ancien français (warou, garolf, garvalf) du francique wariwulf ou werwolf, signifiant « homme-loup ». L’expression « loup-garou » est donc un pléonasme.

  14. La littérature médiévale désigne, au sens large, toute œuvre rédigée en latin ou en langue vernaculaire pendant la période concernée. Cela englobe les traités religieux, textes religieux, philosophiques et les œuvres et récits littéraires (poésie, théâtre, romance, récits historiques…).

  15. Kelly Macquire, « Interview de Daniel Ogden : Le loup-garou dans le monde antique », traduction Babeth Etiève-Cartwright, World History Encyclopedia, publié le 31 mars 2022 ; Christophe Cosker, « « Ce mythe de l’homme capable de se transformer en loup » », Acta fabula, vol. 26, n° 4, Notes de lecture, avril 2025

  16. Kelly Macquire, « Interview de Daniel Ogden : Le loup-garou dans le monde antique », traduction Babeth Etiève-Cartwright, World History Encyclopedia, publié le 31 mars 2022

  17. Baratta, A. et Weiner, L. (2009). La lycanthropie : du mythe à la pathologie psychiatrique. L'information psychiatrique, 85(7), 675-679. https://doi.org/10.1684/ipe.2009.0524.

  18. Baratta, A. et Weiner, L. (2009). La lycanthropie : du mythe à la pathologie psychiatrique. L'information psychiatrique, 85(7), 675-679. https://doi.org/10.1684/ipe.2009.0524.

  19. Metzger, N., R. (2012). Zwischen Mensch und Wolf. Zur Lykanthropie in der spätantiken Medizin. Les Études Classiques, 80, 135–156.

  20. Metzger, N., R. (2012). Zwischen Mensch und Wolf. Zur Lykanthropie in der spätantiken Medizin. Les Études Classiques, 80, 135–156.

  21. Référencée dans la partie Axe 1 du DSM-V.

  22. Baratta, A. et Weiner, L. (2009). La lycanthropie : du mythe à la pathologie psychiatrique. L'information psychiatrique, 85(7), 675-679. https://doi.org/10.1684/ipe.2009.0524 ; Guessoum, S. B., Benoit, L., Minassian, S., Mallet, J., & Moro, M. R. (2021). Clinical Lycanthropy, Neurobiology, Culture: A Systematic Review. Frontiers in psychiatry, 12, 718101. https://doi.org/10.3389/fpsyt.2021.718101

  23. Marques JG. Clinical Lycanthropy (lycomania) in Neuropsychiatric Patients With Obstructive Sleep Apnea. Prim Care Companion CNS Disord. 2019 Nov 7;21(6). pii: 19l02449. Doi: 10.4088/PCC.19l02449

  24. « Ordonnances des rois de France de la troisième race. Seizième volume contenant les ordonnances rendues depuis le mois de juin 1463 jusqu’au mois de juin 1467 », Note 18 de des statuts et ordonnances concernant les barbiers de mars 1465, Paris, Imprimerie royale, 1814

  25. « Ordonnances des rois de France de la troisième race. Seizième volume contenant les ordonnances rendues depuis le mois de juin 1463 jusqu’au mois de juin 1467 », Entrée : Barbiers du royaume, Paris, Imprimerie royale, 1814

  26. Alfred Franklin, « La vie privée d’autrefois : arts et métiers, modes, mœurs, usages des Parisiens, du XIIe au XVIIIe siècle : tome 11 », 1887-1902

  27. Bernd Brunner, « Petite histoire de la Lune », Paris, Armand Colin, Hors collection, 2013

  28. Bernd Brunner, « Petite histoire de la Lune », Paris, Armand Colin, Hors collection, 2013

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